Le paradoxe de la liberté : contrôler ton cheval sans la longe ?
Depuis quelques années, tout le monde veut « faire de la liberté » avec son cheval. C’est LA pratique à la mode. Si tu me suis un peu, tu te dis sûrement que ça devrait m’enthousiasmer… Mais laisse-moi te poser une question, avant d’aller plus loin : quand tu dis vouloir « faire de la liberté », qu’est-ce que tu cherches vraiment ? Bien souvent, sans t’en rendre compte, tu veux que ton cheval fasse exactement ce qu’il faisait au licol et à la longe… mais sans le licol ni la longe. Autrement dit, tu veux continuer à le contrôler. Juste sans les outils du contrôle. Et ça, c’est un sacré paradoxe…
Pourquoi veux-tu « faire de la liberté » avec ton cheval ?
Déjà, l’expression en elle-même est un peu dérangeante… On a fait de la communication avec le cheval libre une discipline, alors que ça devrait être la base ! Parce que pour beaucoup, retirer licol et longe au cheval, c’est la fin d’un processus. Mais pour moi, on commence forcément en liberté. Puisqu’il est libre quand on va le chercher au pré. Et alors quoi ? Ces moments avant la mise du licol ne sont pas de la communication ? Probablement le sujet d’un prochain article…
Ensuite, derrière la volonté de “faire de la liberté”, il y a forcément une motivation. Et ce qui te motive à faire quelque chose importe vraiment. Parce que derrière cette motivation se cachent le sens, les émotions et l’importance que tu vas y mettre. Alors interroge-toi honnêtement : pourquoi cette envie de liberté ? Que veux-tu vraiment ?
Quand je pose cette question, on me réponde souvent :
« Je veux que mon cheval me suive sans longe, qu’il fasse les exercices que je lui demande, mais librement. »
Serait-ce aussi ta réponse ?
La liberté répond souvent à un besoin de validation
Si on décortique cette envie, on retrouve presque toujours la même chose. Le besoin de valider la fait que le cheval a vraiment envie d’être à nos côtés et ne nous suivre. En soi, ça peut être une très belle motivation. Si ce qu’on veut c’est être sûre qu’il se sent bien dans nos interactions. Que ce qu’on lui propose lui plait. Qu’il ne fait rien contre son gré.
Par contre, il s’avère souvent que si on est vraiment honnête avec soi-même, le besoin réel est en fait d’être choisie, de se sentir aimée. D’avoir la preuve, incontestable, que le cheval nous préfère à l’herbe, à ses congénères, à sa tranquillité. Sans longe pour le « forcer », s’il reste, c’est que c’est vrai. Qu’il nous aime vraiment. C’est une quête parfaitement humaine. Simplement, aussi longtemps qu’on va vers un autre avec ce type de besoin, on se retrouver à porter des attentes inavouées. Donc s’il ne répond pas comme on le voudrait, on se sent rejetée, abandonnée, pas aimée. On se blesse, on se retrouve à agir et réagir de façon injuste… Et on abîme la relation.
De même, c’est parfois la validation de la communauté équestre qu’on cherche. Et non celle du cheval. Dans ce cas, “on a vraiment besoin que ça fonctionne. Que le cheval “faire de la liberté” sert à prouver sa compétence aux autres.
Dans les faits, on continue souvent de chercher… le contrôle !
C’est là que ça coince. Parce que quand on “fait de la liberté” avec des attentes, on attend un résultat. Que le cheval fasse effectivement ce qu’on lui demande. Et alors rien n’a vraiment changé… On a juste enlevé la longe. Pas l’intention de contrôle.
Raison pour laquelle on passe souvent beaucoup de temps en longe avant de tout retirer. On attend que le cheval soit suffisamment conditionné pour continuer de répondre à chaque demande comme on le veut.
Raison pour laquelle on cherche à limiter cette fameuse “liberté” du cheval. En le mettant seul dans un espace vide où on sera la seule chose intéressante. Et la seule présence éventuellement rassurante pour un animal grégaire. En réduisant cet espace aussi, et même en supprimant tous les coins où il pourrait se “bloquer”. D’où la naissance du rond de longe, qui permet une fuite ininterrompue du cheval… tout en le gardant à portée d’outils et de pression de l’humain.
Et alors, peut-on encore parler de “liberté” ?
Pour moi, c’est là tout le paradoxe de la “liberté”. Laisser le cheval (relativement) libre, en cherchant à continuer de le contrôler malgré tout, mais de façon moins visible. Autant pour nous que pour les autres.
Qu’est-ce qu’une vraie liberté, pour ton cheval ?
On est d’accord, la vraie de vraie liberté, c’est celle des chevaux non domestiques. Qui vivent en troupeau avec des domaines vitaux de plusieurs centaines d’hectares. Et ça, on ne peut plus l’offrir à nos chevaux dans notre monde. Partant de là, quelle liberté peut-on leur offrir qui nous permette quand même d’utiliser ce terme ?
Offrir de la liberté au cheval, c’est d’abord le laisser avec son troupeau dans son espace, aussi vaste que possible
Eh oui, la liberté, c’est avant qu’on ait mis un licol au cheval. Donc dans son pré, aussi vaste que possible. Au milieu des siens, avec la possibilité de se rassurer auprès d’eux si l’humain fait une erreur. Et dans un milieu qui permette d’échapper à la demande de cet humain. Soit parce qu’il est assez grand, soit parce qu’il présente des bois, des haies, des reliefs, etc, qui permettent d’échapper à la pression. Parce que pour être libre, il doit avoir le choix. Et donc pouvoir échapper aux demandes et se sentir en sécurité quand il le fait.
Pour le considérer libre, il faut renoncer à rendre l’éloignement du cheval inconfortable
Dans beaucoup d’approches, pour “motiver” le cheval à rester à tes côtés, on te dit de le chasser et de lui mettre la pression lorsqu’il s’éloigne. De façon à ce qu’il choisisse de rester parce que c’est la seule façon de faire baisser la pression et le stress – voir la peur ou la panique – qu’elle cause. Mais ça, ce n’est pas de la “liberté”. C’est faire preuve de violence, sur le plan physique comme psycho-émotionnel. Comme c’est impossible dans un champ de plusieurs hectares, ça passe par la réduction de l’espace. Donc si tu respectes le point précédent, tu ne peux de toute façon pas le faire. Il était toutefois important de le préciser.
Le laisser libre, c’est aussi accepter de ne pas l’attirer avec une ressource limitée
Je pense qu’un cheval peut tout aussi bien être prisonnier de ses hormones, de son métabolisme et des son instinct de survie. La nature l’a programmé – comme la majorité des animaux – pour mettre de l’énergie à se nourrir. D’autant plus si la ressource est rare et riche. Et certaines races, qui se sont développées sur des terres assez hostiles, sont encore plus concernées par ce mécanisme. Aussi, appâter un cheval avec une friandise qu’il ne peut pas trouver à volonté dans son pré, c’est jouer avec ses conditionnements de survie pour réduire sa liberté.
Eh oui, parce que soyons honnêtes. Pourquoi utilise-t-on des récompenses alimentaires si ce n’est pour motiver le cheval à faire ce que sans ça il n’aurait pas eu envie de faire ? C’est donc aussi une façon d’ignorer son refus.
Ce qui nous amène au point suivant.
La liberté, c’est accepter le refus, le non du cheval
Tu l’as compris, donner de la liberté au cheval, c’est accepter qu’il dise non. Le mettre dans des conditions ou il a la capacité physique et pratique de dire le faire. En refusant l’interaction. En s’éloignant de toi. En proposant autre chose, etc. Et donc renoncer à le motiver par des motivateurs extrinsèques : récompenses alimentaires ou pression. Car ça revient à ne pas accepter son refus. Et à trouver un moyen pour qu’il t’obéisse quoi qu’il en soit. Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit quand tu uses de motivateurs extrinsèques. Tu veux qu’il fasse ce que tu lui ordonnes. Une demande implique qu’on accepte que la réponse soit négative. Un ordre non. Aussi, c’est ta réaction face au refus qui révèle tu avais fait une demande ou émis un ordre.
Est-ce à dire qu’on doit prendre pour définitif le “non” du cheval ?
Quand on commence à se questionner sur la justesse des échanges avec le cheval, on passe parfois d’un extrême à un autre. D’une posture où on imposait sa volonté au cheval, on passe à une posture où on ne veut plus rien imposer du tout.
À mon sens, la justesse ne se trouve jamais dans les extrêmes. Et dans ce cas je vois les choses ainsi. Tout imposer, c’est injuste. Notamment car le cheval n’a rien demandé. En plus, ça n’a rien d’épanouissant, une relation dans laquelle l’autre n’a aucun libre arbitre. Pour autant, ne prendre aucune décision, ne rien proposer, ne jamais être force motrice de l’échange, c’est s’exposer à ce que jamais rien ne se passe. Et dans ce cas où est l’intérêt de la relation ? Qu’apporte-t-on à l’autre si avec nous il ne fait rien de plus ni de mieux que ce qu’il aurait fait seul ? Si notre présence ne le stimule sur aucun plan ?
Je pense donc que si le cheval dit non, il doit être écouté. Cependant, on peut s’interroger sur ce qu’il rejette. L’idée même ? La façon dont elle est présentée ? Le moment où elle l’est ? Notre état d’être à ce moment qui n’est pas aligné avec le sien ? Ou simplement notre manque de motivation qui donne peu envie de nous suivre ? À mon sens, on peut écouter et respecter le non, et pour autant réfléchir à une autre façon de présenter notre idée pour tester la possibilité d’y faire adhérer le cheval.
Et alors, la liberté devient une incroyable école pour qui veut mieux comprendre le cheval…
La liberté, la meilleure école qui soit pour qui veut mieux comprendre le cheval et mieux communiquer avec lui
Laisser le cheval libre et l’écouter vraiment, c’est pour moi la meilleure école pour apprendre à bien communiquer avec lui. Car alors il peut faire preuve d’une honnêteté radicale envers toi. En te signifiant clairement ce qu’il perçoit de ta demande. À toi, alors, de te demander pourquoi il a réagit comme il l’a fait.
S’il n’a pas répondu : Est-ce qu’il n’a pas compris ? Parce que ta gestuelle manquait de clarté ou contredisait ton intention ? Est-ce qu’il n’a pas eu envie de répondre ? Parce que tu étais trop peu motivée ? Parce qu’il était préoccupé par autre chose ? Parce que ta proposition ne lui faisait pas envie ?
S’il s’est éloigné : Est-ce que tu as quitté l’échange en partant dans tes pensées ? Est-ce que tu as douté qu’il vienne ou qu’il te suive ? Est-ce que tu as mis trop d’énergie dans ta demande ? Est-ce qu’il s’est lassé d’un échange répétitif ? Est-ce qu’il avait faim ou soif ? Est-ce qu’il a perçu quelque chose qui a attisé sa curiosité ? Est-ce qu’il a suivi un mouvement du groupe ? Est-ce que tu as manqué de clarté ? Est-ce que tu lui as demandé quelque chose de trop exigeant sur le plan physique, cognitif ou émotionnel ?
Et alors, que peux-tu faire pour modifier ça et réussir à lui donner envie la prochaine fois ?
Avec cette approche, c’est le cheval qui t’enseigne comment parler avec lui. Au fil de ses réactions à tes essais et erreurs. Et ça, c’est juste et ça peut être enrichissant pour vous 2 !
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